Date de création : 08.01.2010
Dernière mise à jour :
27.02.2025
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NAÏVETES
LE VIEUX VELO.
Papa l’avait acheté après son service militaire, en
1920. Il se l’était offert avec une partie de
l’argent des indemnités qu’il venait de toucher
pour ses années d’emprisonnement, comme
déporté, au camp de concentration de Guben, à
la frontière polonaise. Ce fut d’abord un vélo de
course, mais après son mariage avec maman, il
en changea le guidon afin de permettre à sa
jeune épouse de s’assoir en amazone sur le
barreau supérieur du cadre. Il trimbala ainsi
régulièrement sa petite Laure chérie jusqu’à
Erneuville, un village tout près de Marche en
Famenne, en Ardenne profonde, où son frère
préféré, l’oncle Emile, exerçait le noble métier
d’instituteur. Papa éprouvait un besoin viscéral
de se ressourcer près de son frère aîné qui avait
lui-même passé les quatre années de guerre
dans les tranchées. Ensemble, les deux frères
allaient à la pêche et à la chasse en se
partageant leur vécu de ces rudes années, tandis
que leurs épouses, complices, se retrouvaient
avec délices.
Arriva une autre guerre, celle de quarante, et
quand la moto de papa fut réquisitionnée par les
allemands, le vieux vélo reprit du service. Papa
s’en servit pendant quatre ans pour parcourir les
douze kilomètres qui séparaient le village de
Chantemelle, où nous habitions alors, de son lieu
de travail à la gare de formation de Stockem.
Mais le déplacement professionnel n’était pas le
seul responsable du délabrement du vieux
vélo…Quand la famille retourna habiter notre
maison de Heinsch, maman fut fort étonnée de
trouver notre grenier rempli de marchandises que
notre père et ses copains avaient dérobées aux
allemands dans le but de les distribuer aux
habitants les plus nécessiteux du village..
En tant qu’employé à la S.N.C.F.B, papa
travaillait à la gare de formation des trains de
marchandises en partance pour l’Allemagne, la
France, la Suisse et l’Italie. Ses collègues, tout
comme lui-même, considéraient le vol de
marchandises aux allemands comme un acte de
résistance à l’ennemi, mais il fallait cibler les
wagons et agir pendant les nuits les plus noires.
C’est ainsi que papa Victor fut amené
régulièrement à surcharger au maximum son
bicycle pendant quatre ans sans jamais se faire
« prendre », mais le vélo, lui, avait pris un sacré
coup de vieux, seul le cadre, en acier bien
trempé, ne s’était pas affaissé !
En août 1947, lorsque mon grand frère Josy eut
besoin du vieux vélo pour se rendre au collège à
Arlon, papa fut effrayé par son délabrement et
décida de la remettre à neuf. Il partit pour la ville
avec son « gamin » et acheta, si possible
d’occasion, roues, jantes, pneus, pédales, chaine,
selle, freins, porte-bagages, guidon…Enfin, tout le
nécessaire pour remettre le vieux vélo en ordre
de marche avec un minimum de frais.
C’est ainsi que, petite fille de cinq ans, assise sur
le gazon de la pelouse, je suivis des yeux avec
intérêt toutes les étapes de la reconstruction du
vieil engin, regrettant de ne pouvoir y participer,
mais enchantée de voir la transformation
s’effectuer devant moi. Avec leur complicité
habituelle, se comprenant à demi-mot et
travaillant posément, papa et Josy mirent une
demi-journée pour contribuer à la résurrection du
vieux vélo qui se termina vers les six heures du
soir.
Quand ce fut chose faite, Josy, fou de joie devant
la merveille accomplie grâce à l’affection et les
compétences paternelle, sauta en selle pour faire
le tour de la maison, après quoi il déclara que le
vélo fonctionnait à merveille.
Il disparut ensuite dans la maison, en ressortit
avec un coussin sous le bras et je fus fort
étonnée de le voir plier le coussin en deux, puis
le fixer sur le porte-bagage à l’aide d’un grand
élastique, enfin je passai à l’état de stupéfaction
quand mon grand frère m’enleva dans ses bras
pour me déposer à califourchon sur le porte-
bagage capitonné par ses soins. A ce moment-là,
je réalisai que mon Josy, non content d’avoir la
délicatesse de prendre soin de mes fesses, me
remerciait de mon assistance à son activité de
mécanicien-vélo en m’emmenant « étrenner » sa
bécane rafistolée en faisant le tour du village. Le
bonheur qui m’envahit alors reste indescriptible :
je trônai comme une petite reine, le cœur empli
de béatitude, mes deux mains agrippant les
rebords de la selle, je regardai défiler les maisons
de notre petit village, envahie par une certitude
qui faisait de moi la plus heureuse petite fille au
monde : celle d’être aimée de mon grand frère
qui d’habitude ne me témoignait que de
l’indifférence.
Quand nous sommes rentrés, la nuit tombait et
Josy remisa le vélo dans le débarras. Ce soir-là,
maman me servit encore une assiettée de
semoule bien chaude, ensuite elle entreprit ma
toilette vespérale et je montai me coucher dans
mon petit lit, placé au pied de celui de Josy.
Le lendemain matin, vers les six heures, papa
entra dans notre chambre à coucher pour
réveiller Josy et je l’entendis déclarer qu’il avait
une mauvaise nouvelle pour lui. La nouvelle était
si terrible qu’elle avait du mal à sortir de la
bouche paternelle.
-« Mon garçon…pendant la nuit…figure toi…qu’on
a volé… ton vélo » !
En réponse, Josy sauta hors de son lit en
jubilant :
-« Joupie, comme ça tu vas m’en acheter un
nouveau » …
Ensuite, Josy réclama des explications :
-« Mais papa, comment ont-ils fait » ?
-« Oh ce n’était pas compliqué, on a cassé la
petite fenêtre de la porte de derrière, on a passé
la main et ouvert le verrou et on a sorti ton vélo,
mais en même temps on a pris les dix œufs que
maman avait mis de côté pour le déjeuner et ce
geste me fait penser que le voleur doit être un de
ces pauvres soldats croates enrôlés de force dans
l’armée allemande, arrivé ici par les aléas de la
guerre et qui essaye de rentrer chez lui. Il a dû
nous observer depuis le bois derrière la maison, il
a vu où tu as remisé le vélo et il est venu le
prendre car il a besoin d’un moyen de
locomotion. Les œufs qu’il a emmenés nous
donnent la preuve qu’il s’agit bien d’un
voyageur… ».
-« Alors, mon vélo va lui rendre un grand
service » !
-« Oui, un fier service, au fond je suis content
qu’il serve à un de ces malheureux égarés pour le
rapprocher de son foyer ».
Dans la matinée, nous avons appris que notre
voleur avait d’abord tenté de prendre le tandem
de nos voisins les plus proches, mais l’avait
abandonné dans leur jardin en constatant que
ses pneus étaient crevés, ce qui renforça la thèse
d’une personne ayant absolument besoin d’un
moyen de locomotion. D’autre part, tout le
monde savait que les allemands avaient
abandonné derrière eux des soldats slaves dont
ils ne parlaient pas la langue. Ces pauvres
ex-militaires « Malgré eux », louèrent leurs
services dans des fermes du pays afin de gagner
l’argent nécessaire pour le voyage de retour vers
leur lointaine patrie.
Dès lors papa et Josy commencèrent à évaluer le
parcours de notre « voleur » ; ils estimèrent à
une bonne vingtaine de jours le temps dont il
aurait besoin pour effectuer les quelques 1300
kilomètres qui le séparaient des Balkans, du
moins si tout se déroulait dans les meilleures
conditions. Ensuite, ils suivirent son voyage sur
les cartes de l’atlas afin de situer notre homme
dans l’espace, jour après jour…C’est ainsi que le
vieux vélo permit à toute la famille de voyager,
du moins en esprit, jusqu’en Croatie, mais
ignorant le point de chute de « Notre homme »
nous fûmes obligés de l’abandonner à la frontière
Slovène, en espérant qu’il arrive à bon port.
C’est ainsi que notre père nous donna une
excellente leçon d’humanité. Il nous apprit à ne
pas juger les personnes selon leurs actes, mais à
essayer de connaître les circonstances et les
motivations qui sont à l’origine de ces actes.
Cette démarche amène immanquablement à la
compréhension et au pardon d’actions
répréhensibles de prime-abord, mais
compréhensible après réflexion, car rien n’est
plus nocif à l’être humain que de nourrir en
lui-même des sentiments de haine, de colère et
de frustration. Malgré mon jeune âge, je compris
suffisamment, à mon niveau, ce que papa voulu
nous démontrer par son exemple ; il s’agissait du
lâcher prise, du partage des biens et du pardon
des offenses. Aujourd’hui je me rends bien mieux
compte de la grandeur d’âme de mon père pour
qui le vieux vélo était un trophée. Il signifiait en
effet la récompense de son héroïsme pendant la
grande guerre ainsi que le compagnon
indispensable de résistance à l’ennemi pendant la
seconde guerre ! Malgré cela et pour couronner le
tout, il s’est réjoui d’avoir pu lui offrir une
nouvelle carrière, loin de lui cette fois, mais pour
aider un « Malgré lui », victime d’une guerre qui
ne le concernait pas, à rejoindre ses foyers…
Bonjour,
Très joli texte histoire
Bisous
Magnifique ce texte.
Bisous
Magnifique histoire. Merci du partage.
Bisous
Annick le 15/12/2017 Avec retard je découvre ce texte qui a retenu toute mon attention! Une jolie leçon de vie. Bravos et je ne peu que vous encourager à continuer à nous enthousiasmer de vos magnifiques récits. Gros bisous ma douce Cily
Magnifique texte, merci pour le partage. Bisous
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