Cinq
nouvelles autour de la vie de la mort et de tout ce qui arrive entre ces deux
caprices de Chronos.
Du néant nait
la vie. Du désespoir nait la résistance. Je suis contre le port d’armes. Je
préfère le douillet des métaphores quand il me faut me rassurer. Parce qu’une
métaphore est ce qui fait de mes mots innés
le seul talisman qui sait s’y faire avec les railleries du sort.
J’ai passé ma
vie sur des divans de psychanalystes en mal du sein de maman, j’y ai passé
suffisamment de temps pour abhorrer le « je » et tous les stupides
détournements de mon Narcisse. Je voue donc ce livre à des vies qui auraient pu
être miennes mais que, humblement, je ne ferais que narrer, dans toute la
justesse et la véracité qui leur est dus.
L’écriture
aura encore une fois été l’ultime rempart contre la folie de ce monde.
Le
bonhomme à l’oscilloscope
Il est dix
heures. Je devrais être partie. Je devrais être morte. J’ai rangé le couteau
trop vite hier. J’ai encore une fois laissé la vie me rire au nez. Je n’aborde
pas le suicide comme Camus. A l’idée de la mort, ce monsieur n’est qu’un
étranger. Le suicide n’est pas une thématique de plus sur une étagère
« sciences humaines ».
Mon existence
n’est pas absurde. Elle est tout juste insurmontable, incommode, ingrate.
Au-delà de mes
élucubrations morbides de ce matin, ma journée est aussi impassible que l’incertitude
de mon futur. Ma vie m’attend, mon boulet s’impatiente d’être trainé.
Je m’appelle
A, j’ai seize ans, et je suis une violée de plus.
Je m’apprête à
entrer en scène. J’enroule l’amertume autour de mon cou, je me couvre de
lassitude, j’étouffe mes larmes entre deux bouffées de cigarette volées à celui
qui me pense simple ado rêveuse et impossible : mon père. La foule
m’attend. La foule applaudit. Le monde se languit de me voir jouer mon rôle
pour la seizième année consécutive.
Scène 1 :
L’overdose :
Je suis
étendue. Je ne me sens plus. Serais-je morte ? L’affolement au loin se
joint au mien. Je suis bel et bien en vie. Je pressens déjà le tube aspirer mon
âme à la recherche des sédatifs de trop, oubliant ce qui a vraiment été de
trop. Ils appellent ça lavage gastrique. La médecine est vaniteuse, elle se
pense porteuse d’une mission sur ordre divin, ses gens disent nous offrir de
bon cœur le salut ultime. Quelle idée sinon d’appeler cette aspiration macabre « lavage » ! De quoi
me lave-t-on ? De la perfidie humaine que je porte en moi, de mes ratures
inscrites avec un rasoir sur une peau injustement éventrée ? De ma
vieillesse déguisée en tendre physionomie infantile ? Ma mère crie, somme
le ciel de me sauver, damne ses sédatifs qu’elle aurait du être plus brillante
à cacher. J’aurais aimé ne pas avoir la bouche crispée. Lui dire que le fameux
tunnel je ne le vois pas. Que je la
sens, elle et l’enfer de la vie qui m’ordonne de rejoindre les rangs.
L’hôpital où
j’atterris cette fois est moins accablant que les précédents. La compassion non
désintéressée de celui qui a édifié cet établissement est presque touchante. Je
demanderais presque à le voir pour le remercier de ne pas avoir posé de
barreaux aux fenêtres. J’ai toujours détesté être prise pour un singe en
cavale.
La vue du
balcon est prenante, presque superbe, si elle n’eut pas été réelle. J’entends
déjà le prochain psy me dire que je me dois d’admettre mon attachement
extraordinaire à la vie. Cet attachement qui vient de m’enlever des bras tendus
de la mort pour la huitième fois.
Je reçois la
visite de gens que je me pense insolente de ne pas reconnaitre. J’en ai trop
pris cette fois de ce pilulier bleu. J’entrevois les traits de mon frère. Puis
je me dis qu’au fond ça pourrait tout aussi bien être l’infirmier. La douleur
abrupte d’une piqure me permet de trancher.
Je sors le
troisième jour. Titubante, livide, je profite de l’inattention de ma mère pour
fumer. Quand on survit à la mort, on devient insolent. Comme si tout nous était
soudainement permis. Ma génitrice pourrait sentir le gout acre du tabac dans ma
bouche, mais comment punir quelqu’un qui s’inflige aisément le plus abjecte des
châtiments : s’ôter la vie.
Elle me
regarde venir à elle, je monte, elle démarre. Et la vie reprend. Comme si je
m’eus simplement brisé une vertèbre.
Scène 2 :
La mort de l’enfant.
Il faut
toujours un méchant à toute histoire. A toute histoire entrainante. La mienne a
cru bon m’entraîner dans un piètre scénario d’un film de seconde zone.
Il
disait : « Si jeune, si frêle et déjà si pute. »
Je disais
rien.
Il
mâchouillait ma bouche dans la sienne, le sang coagulait presque tant l’acte
durait.
Je suis dans
ma chambre. Je maquille cette même bouche qui ne garde que les cicatrices
invisibles. Le rouge à lèvres crie lui
aussi « si pute ». Mon visage me rappelle quelqu’un mais je ne
saurais dire avec exactitude si je l’ai connu ou si mon intarissable
imagination me leurre. Je ne me rappelle plus de moi. Qui que j’eusse été, je suis
devenue une « si pute ». Un vagin, un utérus, des lèvres, des ovules.
Un organisme fécond fortuitement infécond lors du viol.
J’arrange mes
cheveux en tresse. Je m’écœure en écolière pucelle et bienséante. Je m’écœure
parce que le puéril ne me sied plus.
Il y a de ça
d’arrangeant à être pénétrée sans consentement à l’arrière cour d’un
immeuble ; on ne souhaite plus grandir tant on vieillit.
Pourquoi
moi ? Pourquoi pas cette vielle pie de B qui s’acharne à faire de mon
parcours scolaire un hymne à l’humiliation ? Ai-je été mentionnée quelque
part aux cieux sur une liste des filles à violer ? A détruire ?
Mon existence
n’est pas absurde. Elle est tout juste insurmontable, incommode, ingrate.
Un gentil
garçon du lycée m’a invité à un concert samedi. Si ça se trouve, je lui plais.
Si ça se trouve, je l’aimerais. Si ça se trouve, il aura lui aussi envie
d’essayer mon trou, d’explorer ces orifices que les gens de son sexe aiment à
mystifier. Si ça se trouve, de ces yeux geignant l’excitation, de son membre criant
famine, il me dira lui aussi quelle pute je fais sous le matraquage de son pus
blanc.
Je n’ai pas
seize ans. Je ne m’appelle pas A.
Je n’ai plus
d’âge. Je ne suis personne.
Scène 3 :
A. ou comment supporter la mort d’un enfant
Il arrive dans
la vie de tout être de se souhaiter Dieu, pour gouverner, pour créer, pour
tuer. Moi, j’aurais simplement souhaité lui rendre sa vie. La réanimer. Une
enfant pareille, on ne peut pas le regarder sans se prendre pour un titan et
vouloir voler à son secours. Au risque de se retrouver aux prises avec sa
propre impuissance.
On ne comprend
jamais véritablement le sens d’une existence, ce à quoi nos vies sont vouées.
Certaines semblent impartiales dans leur épopée vers l’insensé. Pourquoi
elle ? Pourquoi pas moi ?
Et par delà
tout qu’est-il arrivé pour nos vies à toutes deux soient marquées à jamais dans
la case malheur et non dans celle de la quiétude prospère ?
Je déteste la
voir sur ce banc. Je déteste me savoir actrice de son internement, tout autant
que je me déteste de ne rien savoir sur elle.
Au fond qu’a
une mère de plus qu’un excès d’amour et une vie à vouer à l’enfant ? Et
quelle valeur a ma vie, si elle ne peut
repêcher son être englouti dans les abysses de sa psyché ?
Je la revois,
elle et son regard hagard que je poursuis désespérément. Je déchiffre,
décrypte, en vain. Cinq longues années sont passées depuis cette tentative en
trop. Et les hiéroglyphes me semblent aujourd’hui un langage des plus trivial.
Il eut un
soir, je me suis réveillée en sueur et en sursaut. Je l’imaginais aux prises
avec un homme. La quarantaine, la clavicule, j’ai regardé ce monstre violer mon
enfant, j’y ai assisté, inerte, incapable de la sauver, de me sauver de
l’horreur. La lueur du soleil levant me parut salvatrice ce matin là, je courus
vers l’hôpital. J’avais besoin de m’assurer qu’elle était saine sauve, peu
importe si elle avait ma logique ou celle de l’univers où elle s’était
réfugiée.
Mon mari pense
qu’il faudrait bientôt en interner une autre de la famille. Une fois, l’envie
me prit de lui dire que je ne me sentais pas aussi courageuse que ma fille et
que les lits de l’asile attendront longtemps avant de me voir plaquer sans regret la réalité de ce monde.
Scène 4 :
Moi et le petit bonhomme de l’oscilloscope
...
ENIEME ACTE DE CREATION AVORTE